Vous vous apprêtez à entrer dans le récit d’un instant de vie. Je vous livre des événements, des lieux, des conversations. Pourtant le récit qui va suivre ne se fait pas sous l’égide de mon regard. J’ai essayé de me voir à travers le sien. De reprendre les fragments que j’ai perçus et d’imaginer ce que cette rencontre a pu être pour lui. Ce qui suit est donc moins la réalité de ce qu’il a vu mais la façon dont je me perçois à travers son regard.
Il la rejoint. Elle l’attend, assise sur cette petite margelle. La nuit résonne de couleurs autour d’eux. Il la voit. Elle est si belle. Patiente et douce. Il s’approche d’elle. « Bonsoir madame ». Un sourire illumine son visage. Elle est rayonnante. Elle se lève. Instant figé. Ils discutent, de musique, de la fête. Ils vont chercher une boisson. Elle respire la fraîcheur et la bienveillance. Il scrute son visage. Son corps se balance lentement au son de la musique alors qu’ils attendent leur bière. Ils trinquent. Rigolent sur la mauvaise bière, trop chaude, pas assez parfumée. Le temps passe. Il lui propose de sortir de la fête. Loin du bruit, il prend le temps de lui faire découvrir une partie de la ville. Entourés de citadins, au milieu de l’air plus respirable de la nuit, ils sont seuls au monde. La discussion est facile. Ils parlent de tout comme de rien. De noirceur, de beauté, d’écriture. De sensation, de mal-être. De la vie pas toujours simple mais tellement envoûtante. Il se sent bien à ses côtés. Elle fend la nuit et éclaire le monde de son sourire. Mais parfois, il voit le voile noir qui lui tombe sur les yeux. Il la laisse s’éloigner. La nuit est douce. Assis sur le banc, la discussion prend un tournant. « Ce n’est pas un peu tôt pour parler de ça ? ». Il fait tomber la pression par sa désinvolture. Il choisit ses mots, il a l’impression qu’elle le comprend comme personne ne l’a jamais compris. Elle ne fait pas semblant, elle est entière. Elle se camoufle parfois, il le voit. Mais il n’a qu’une envie. Qu’elle s’offre à lui. Il veut la découvrir.
Elle pose sa tête sur son épaule. Il encadre ce corps si précieux de ses bras. Elle se redresse. Plaisante. Il est peut-être un peu tôt. Se livre. J’ai besoin de tendresse. Son cœur est brisé. Il lui donnera tout ce qu’elle veut. La reprend dans ses bras. De la tendresse, il en a à revendre. Elle l’intrigue. Pourquoi ce voile noir n’arrête pas de tomber sur son regard ? Elle le repousse d’un geste désinvolte. Il voit l’effort qu’elle fait pour tenir la mélancolie à distance. Il se voit. Miroir.
Les heures passent. Il a envie de rester là. Assis sur ce banc. Humer son odeur. Sentir son corps chaud contre le sien. Ne plus penser.
Promesse de se retrouver le lendemain. Après sa journée de travail. Il l’emmènera au vieux château. Il souhaite lui partager ce lieu qui lui tient tant à cœur. Lieu de son désespoir. Il a laissé partir tellement de souvenirs douloureux. Il les a offerts au vent.
Il la prend dans ses bras. Elle se love contre lui.
***
Le réveil le tire du plus profond des sommeils. Trop peu d’heures de sommeil. Les yeux cernés, il se prépare en quatrième vitesse. Il arrive sur le chantier. Un portail. Journée chargée d’un air de lourdeur. Il ne pense qu’à ses yeux. Il lutte contre la fatigue. Il va falloir qu’il se pose. Il sort du travail et l’appelle. Il lui propose de la rejoindre dans une heure. Il faut qu’il se pose.
La tête plus claire, il sort du lit. Il se prépare avec soin. Elle est là, elle l’attend au bas de son immeuble. Elle monte dans la voiture. Elle fait entrer une bouffée de douceur. Elle pose sa main sur la sienne. Il tressaille. Il prend le chemin du vieux château. La conversation est fluide, sans coupure. Il se sent bien. Entier. Sous la frondaison des arbres, elle s’arrête. Elle respire la vie. Elle immortalise le lieu. Elle rêve d’un monde merveilleux au bout du chemin. Il ne rêve que d’une chose, l’accompagner.
Il l’emmène en haut du vieux château. Il la regarde le suivre. Elle monte allègrement. Reprend son souffle. L’écoute. Attentivement. Elle s’émerveille du paysage. Il lui parle de ce qu’il imagine. La vie d’avant. Dans ses ruines. Elle comprend. Parle des habitants. De leur quotidien. Et de cette sensation merveilleuse de fouler le passé. Il les voit la saluer respectueusement. Il est ébloui. Ce lieu qui a tant de significations pour lui, elle s’y fond complètement. Elle en comprend les vibrations et par un phénomène incompréhensible, elle semble les répercuter, les amplifier. Ce lieu lui sied à merveille.
Dans la vieille tour, le vent la décoiffe. Ils ne peuvent presque plus se parler. Elle se pose, devant l’ouverture et se tait. Silence. Elle contemple. Elle se tourne vers lui. Le soleil l’éblouit. Les cheveux au vent, elle lui offre son sourire. Son regard est empli de beauté. Il rêve de l’embrasser. Il l’attrape par la main et la mène aux remparts. Le vent y est moins virulent. Il l’a pour lui seul. Endroit fabuleux pour prétendre à ses lèvres. Il s’approche délicatement. Pose ses lèvres sur les siennes. Elles sont douces. Comme du velours. Il se perd dans le baiser. Un soupir de soulagement lui échappe. Cette douceur apaise les battements affolés de son cœur.
Elle s’intéresse au lieu. Il lui parle de son goumin. Des heures qu’il a passées, les pieds dans le vide, assis au bord de la falaise. Elle ne dit rien. Se contente de poser sa main sur la sienne. Elle le touche. Il se sent l’âme ouverte. Il parle de ses déboires. De ses histoires. De ses douleurs. De sa façon de s’en protéger. De son égoïsme. De sa peur de s’attacher de nouveau. Il lui conseille de ne pas tomber amoureuse de lui. Elle baisse le regard. Sa pudeur le pousse à l’embrasser. Il détend l’atmosphère par une blague. Il se moque gentiment. Elle part d’un grand éclat de rire. Et lui renvoie la balle.
Ils redescendent. Il ne peut s’arrêter de parler. Comme si ses paroles allaient la retenir. Il veut la séduire. Qu’elle se rende. Qu’elle se donne. Dans la voiture, ils parlent musique. Il l’observe. Elle se laisse transporter. Il le voit à son corps qui se balance. Son regard perdu dans le vide. Il aime son entièreté, il la veut, pour lui.
La voir assise à sa table l’émoustille. Il se lève, lui sert un verre d’eau. Pose ses lèvres dans son cou. Lentement. Il sent les petits mouvements de sa tête. Elle goûte délicieusement. « Il fait chaud non, allons dehors ». Il voit son regard se fermer. Elle s’éloigne. Si loin. Si vite. Doucement, il l’appelle « ça va ? ». Elle lui revient. Lui sourit. Comme un remerciement pour l’avoir ramené à lui.
Accoudé au balcon, il fume tranquillement. Il sent sa présence. Elle se place derrière lui. L’enlace. Il soupire. Se laisse caresser. Sa douceur le touche si profondément. Il tire sa dernière taffe. Se retourne. L’embrasse. Leurs langues s’entremêlent. Ses mains descendent le long de sa colonne. Il la pousse doucement à l’intérieur. La fait basculer sur le canapé. Lui retire son T-shirt. Elle se couvre. Il lui propose d’éteindre la lumière. Il rêve pourtant de voir son corps. Mais le découvrir avec ses mains lui sera suffisant si ça la rassure. Elle l’électrise. La douceur de ses caresses. La tendresse de ses baisers. Puis vient la fougue. Elle s’offre. Il n’a qu’une envie, la posséder.
Il s’endort, sa tête posée sur sa poitrine. Sa respiration le berce. Il est complet.
— Fanny

