La Pélissière
Nouvelle
J’écris pour faire vibrer le silence
A peine née, L'Académie La Clairière proposait déjà un concours d’écriture ! Quelle belle expérience que de fouiller mes vieux brouillons. Je vous invite à pousser les portes d’un lieu tellement important de mon enfance.
C’est par une chaude journée d’été que mes pas me guidèrent jusqu’à la Pélissière.
J’étais depuis quelques temps de retour dans la région, pour profiter des derniers instants de l’été. J’avais besoin de me couper du monde et de retrouver le calme et la sérénité des paysages de mon enfance. Je sentais que ce lieu m’appelait, après l’année difficile que je venais de passer. J’avais l’impression que mon monde n’avait plus de sens. J’étais passée de l’extase au désespoir le plus profond en une fraction de seconde. Il a suffi de quelques mots, prononcés avec brutalité, pour que mes rêves s’écroulent. Avachie sur cette table, les jambes écartées, le ventre encore frais du produit d’échographie, je regardais cet écran les yeux emplis de larmes. Plus rien n’avait de sens. J’aurais voulu être seule pour crier ma douleur au monde.
Ma fuite me poussa dans le travail. Loin de la maison. Loin de cette chambre vide. Loin du regard larmoyant de mon mari. Mais aucune satisfaction ne comblait le vide que je ressentais. C’était mon bébé qui me manquait. Au début de l’été, le besoin de changer d’air se fit ressentir. Je fis mes valises et retournais sur les terres de mon enfance. Enfin je pouvais me laisser aller à ma peine.
Cet après-midi-là, je décide de partir me promener, pour sortir de ma torpeur. Je m’en vais sur les sentiers battus, la tête protégée par une fine étole. Le soleil est haut dans le ciel, l’air lourd et le ciel commence à se remplir de nuages noirs. Il va falloir que je me presse si je veux rentrer avant la pluie ! Les nuages s’amoncellent au-dessus de ma tête et l’odeur de l’air est chargée. La lourdeur de l’après-midi me sèche la gorge mais j’apprécie l’effort de mes jambes. Ma tête se vide. J’arrive à l’orée d’un bois avec la plus grande joie ! Enfin, je vais pouvoir profiter d’un peu d’ombre pendant quelques temps. J’espère que la forêt aura réussi à garder un peu de fraîcheur. Ma gourde est depuis longtemps terminée et je n’ai pas trouvé de ruisseau dans lequel la remplir.
Un frisson de délices m’envahit en passant dans le sous-bois. Je ne lui prête guère d’attention, attentive au chant des oiseaux et au murmure des arbres. J’écoute avec ravissement les moineaux se répondre, de leurs stridulations joyeuses. Éparpillés au milieu des buissons, je les entraperçois de temps à autre mais je me rends compte qu’ils se jouent de moi ! Je regarde leur manège, tout en profitant de l’ombre fraîche des grands arbres. Leurs branches ploient vers le sol et me caressent les épaules. Le sol est sec, doux tapis d’épines agréable à fouler. Les jeunes pousses sont peu nombreuses et ne s’élancent que vaillamment vers les hauteurs. Elles semblent elles aussi se plaindre de la chaleur. La traversée de la forêt reste agréable. Mon esprit s’envole avec les oiseaux et mes pas me portent. Je marche en silence, humant le doux parfum du bois chaud, goûtant de temps à autre une fraise, dégoulinant d’un jus sucré.
Quelle ne fut pas ma surprise, lorsque sortant du bois, j’aperçois la Pélissière !
Une vague d’émotions m’envahit, me poussant en avant, petite fille retrouvée. Je m’arrête quelques temps, en haut de la route, pour contempler le vieux bâtiment aux couleurs de mon enfance. Je reprends mon chemin, animée d’une énergie nouvelle. La route descend et il me suffit d’un battement de cœur pour me retrouver devant le portail.
Il était ouvert sur mes souvenirs.
Le petit chemin qui descend dans la cour, les lourds battants de bois, les murs qui renferment tant de secrets.
La curiosité me pousse et je franchis le porche. Derrière moi, des enfants dévalèrent la pente et coururent au-devant de la porte ! Leur mère sur les talons, les petites filles frappèrent à la porte et entrèrent dans la maison en criant « C’est nous Papy ! ». Papy, assis dans son fauteuil, les accueillit avec joie. Ainsi débuta le meilleur après-midi de la semaine.
Petit à petit, chacun arrivait, les uns sonnants, les autres entrants à grands cris. C’était multitude d’embrassades, de cris de joie et de retrouvailles. Les mamans -des sœurs- et leur frère, entouraient le père. Bientôt les enfants s’égayèrent et partirent à l’assaut de l’extérieur ! Dans la cour, un seul endroit était proscrit, la grange, au plancher menaçant. Mais tout le reste était espace de jeu et de découverte. Du « trottoir » se transformant en stand du marché, aux escaliers qui menaient au grenier en passant par le « bachat ». Sous le « chapi », un vieux tracteur s’éveillait à la vie, des enfants plein le dos. Il les emportait au milieu des champs, pour aller faucher ou secourir une vache blessée. Que de kilomètres parcourus sans bouger d’un iota…
Dans le mur accolé à la ferme voisine, l’encadrement d’une ancienne ouverture, bouchée par des pierres donnait lieu à de grandes aventures : la troupe d’enfants partait secourir l’un des leurs, mystérieusement disparu, au moment où il passait devant le portail magique. Avec courage, les autres se lancèrent à sa poursuite, dans un monde enchanté, où après bon nombre de combats, d’énigmes déchiffrées, ils rentrèrent sains et saufs et condamnèrent l’entrée du portail magique.
Les escaliers montant au grenier étaient lieu de réunion. La porte du grenier devait rester bien fermée, protégeant les saucissons et jambons qui séchaient, de l’attaque des chats sauvages. Mais les marches étaient signe de la hiérarchie. La première née était assise le plus haut, puis chacun, par ordre de naissance, suivait sur la marche suivante. Se tenait alors les concertations quant au prochain jeu ! Assise sur la marche la plus basse, je regardais les grands discuter, leur visage s’échauffer et puis dans des cris de joie, je les voyais se lever, descendre les marches en trombe et je les suivais, parfois à « la route » ou au bachat ou à l’écurie. Un petit regard aux lapins me rassurait, pendant la traversée sombre de l’écurie. Passée la porte, le jaillissement de la lumière, l’éclat vert de la haie de lauriers et les cris de mes cousins me ragaillardirent !
Deux moellons abandonnés devinrent les matériaux de notre grand projet : la maison des escargots ! Deux missions nous séparèrent. Les uns partirent à la quête d’escargots tandis que les autres se chargèrent d’aménager la maison. À l’aide de feuilles, d’herbes, de fleurs, de barabans, nous nous efforçâmes de remplir les cases des moellons, pour rendre accueillantes les chambres de nos futurs invités. Disposant les pétales d’un pissenlit, je préparais l’oreiller duveteux qui allait accueillir le repos d’un de mes petits escargots. Prenant garde d’éviter les orties, nous cueillions ça et là toutes sortes de plantes, faisant ressortir les effluves du printemps et de l’herbe fraîchement coupée. Le premier groupe revint les bras chargés. Nous déposâmes chaque locataire dans son compartiment lorsqu’une bonne odeur de pâté aux pommes nous chatouilla les narines.
La voix de ma tante, appelant au goûter, nous fit nous élancer comme une volée de moineaux. Grimpant les marches en béton, nous atterrîmes sur le balcon et pénétrâmes dans la salle à manger. Autour de la table, les petits étaient déjà installés. Au centre, trônait le pâté. Aujourd’hui aux pommes, il pouvait aussi être à la poire, aux abricots, à la crème (mon favori) mais invariablement emballé dans le même papier blanc, coloré de tâches orange. Chacun à sa place, c’est avec un appétit dévorant que nous faisions honneur au pâté, l’estomac creusé par le grand air, sous les yeux émerveillés de Papy.
Les journées les plus fraîches, nous investissions ensuite la chambre du fond. Posés sur le grand lit en bois à la couverture orange, nous écoutions le tourne-disque, bercés par l’air joyeux de Bécassine, la voix envoûtante de Jeanne Mas, le rythme tendre de Jean-Jacques Goldman.
L’après-midi se terminait doucement. Le repas du soir se déroulait autour d’une bonne soupe, souvent de légumes, parfois de vermicelles. Suivait ensuite le tant attendu pâté aux olives, morceau de charcuterie auquel se mêle encore aujourd’hui, le goût sucré du bonheur de ces après-midis dorés. Après le petit suisse, un silence s’installait, en même temps qu’un sourire sur le visage de mon grand-père. Ma sœur, de sa petite voix, demandait alors le « petit carré de chocolat ». D’un hochement de tête, mon papy envoyait les petits le chercher, au fond du placard de la petite maison, pièce reculée derrière la cuisine. Ils faisaient l’effort de se partager la boîte, avec leurs huit petites mains réunies et l’apportaient, comme un trophée au patriarche. S’ensuivait la distribution méticuleuse à chacun, du fameux « carré de chocolat ». Son goût tendre, alors qu’il fondait dans ma bouche, apaisait mon cœur après une si riche journée.
Alors que les adultes s’occupaient de la vaisselle et de ranger, je laissais le bruit derrière moi et m’installais sur le canapé, avec mon livre. Je savourais le calme qui m’habitait, entourée de ceux qui emplissaient mon cœur et le brouhaha de leur vie en fond sonore de mon voyage intérieur.
Le moment de partir arrivait inévitablement. Nous attendions toujours ma sœur sur le trottoir, alors qu’elle était retournée faire un bisou à mon Papy comme « tu vas être tout seul ». Les soirées chaudes d’été, nous regardions par la lunette arrière, nos cousins courir après la voiture, promesse du mercredi suivant où nous nous retrouverions.
Une larme roule sur ma joue, alors que la vision fugitive s’évanouit. Le rire des enfants montait et rejoignait les ciels d’été de ces mercredis passés. Le long du chemin, les traces des chats vagabonds filant se cacher sous les deux énormes hortensias, au pied des fenêtres, s’effacèrent dans le silence de l’instant. Derrière les rideaux, j’entrevois les jeux et la porte d’entrée me cache l’incroyable exploit d’enfants qui s’aimaient tellement qu’ils réinventaient le jeu des quatre coins à sept !
Le son de leur bonheur résonne encore au fond de mon cœur.
Debout sous le porche, je souris à ses souvenirs et mon regard se pose sur la balançoire et le petit vélo orange, signe que la maison résonne encore aujourd’hui de voix d’enfants.
Le trottoir est toujours là, désormais surplombé par une porte d’entrée moderne. Les fenêtres du grenier m’apprennent qu’il a été aménagé et abrite probablement des lits d’enfants en lieu et place des saucissons. Les hortensias ont laissé place à une pelouse, encadrée par une jolie barrière en bois, offrant un espace de jeux agréable. La porte de l’écurie est ouverte et des poules se pressent sur son seuil dans un caquètement joyeux. L’ancienne ouverture de la grange a été murée et je me demande si les enfants d’aujourd’hui partiraient eux aussi, à travers ce deuxième portail magique. Le vieux tracteur n’est plus là, mais un petit tracteur à pédales, abandonné à sa place fait chavirer mon cœur de joie.
Un rayon de soleil caresse mon visage. Je lui offris pendant un instant la béatitude de mes souvenirs. Dans l’ombre de la lourde porte en bois, j’aperçois une toute petite fleur blanche. Saisie, je la regarde, immobile et le souffle coupé. Coincée entre le mur et la porte, sur une toute petite touche de terre au milieu du béton, la vie a réussi à s’installer. Une bourrasque m’arrache mon étole et emporte avec lui mes espoirs déçus pour les déposer au pied de cette fleur.
Prenant une profonde inspiration, je tourne le dos au monde chatoyant de mon enfance, replace mon étole correctement sur mes cheveux et reprends ma route. J’avance le pas léger, ondulant sur le bitume comme l’herbe verte dans le pré. L’air s’est chargé d’une brise rafraîchissante, annonçant le grondement de l’orage. J’ai l’impression d’avoir déposé ce bébé envolé dans les bras de cette petite fille qui court après ses aînés. Ils en sont tous les deux apaisés.
Je remonte la route, portée par les cris des enfants poursuivant une voiture rouge, promesse d’une enfance remplie et partagée de complicité.
— Fanny

