LE PIANO
Nouvelle
J’écris pour faire vibrer le silence
Ses doigts couraient sur le piano. La musique s’élevait et emplissait l’air. Une brise légère soulevait les voiles diaphanes devant les baies vitrées, grandes ouvertes. L’air salé de la mer se mêlait aux notes. Un sentiment d’apaisement l’envahissait.
Tous les souvenirs qu’elle avait de lui, présents à son esprit, se donnaient à la musique. Les notes s’échappaient, son corps fredonnait, ses sens frémissaient.
Sa musique se teinta des réminiscences de leur mariage. Elle dans sa robe blanche, son voile posé sur la tête, son cœur battant le tempo dans sa poitrine. Ses doigts serrés, si forts, sur le bouquet de lys. Leur parfum entêtant se mêlant à l’odeur salée de la mer. Le ressac des vagues, derrière la falaise, le soleil brillant sur les chaises, l’arche qui l’attendait, au bout du petit chemin entre les invités. Et le piano. Posé. Majestueux. Qui jouait ses notes amoureuses. Elle attendait le moment précis où elle devait se mettre en marche. Un pas, le tremblement de ses jambes, un pied devant l’autre. La musique l’apaisa. Le rythme calme, elle calait ses pas sur les notes. Elle avance. Il est là, il se retourne. Il la regarde. Il lui sourit. Le monde est entier. Son piano. Son fiancé. Elle. Unité.
Les larmes coulaient sur ses joues. Les sanglots secouaient sa poitrine. Elle le laissait partir. Cet amour si grand. Qui l’avait soutenue, qui avait été son pilier. Cet amour si grand, qui lui avait permis de s’épanouir. Qui avait eu confiance en elle.
C’est grâce à lui qu’elle avait tout bravé. Les critiques, les journalistes, les nuits sans dormir, les voyages à travers le noir, les journées sans lendemain. C’est grâce à lui qu’elle s’était ouverte. Qu’elle avait donné son âme au piano. Qu’elle avait posé ses rêves sur les touches. Qu’elle avait joué devant des milliers de personnes. Qu’elle avait entendu la foule l’acclamer. Qu’elle avait accompagné les plus grands orchestres. Qu’elle avait donné les plus grands chefs-d’œuvre à des oreilles attentives. Qu’elle avait vibré sous les notes des plus grands compositeurs. Qu’elle avait vécu ses rêves. Qu’elle avait vécu pour son piano. Qu’elle avait été MUSIQUE.
Sans lui, sans son soutien, elle n’aurait jamais réussi. Elle n’aurait pas osé. Mais il avait été là.
Alors, comme une habitude, comme un hommage, elle avait posé ses mains, ridées par le passage du temps, sur les touches et elle l’avait offert à son piano.
Elle offrait son sourire, ses paroles, ses tendres mains, sa douce voix, son regard serein au piano.
Elle offrait ses peurs, ses inquiétudes, ses douleurs, ses rancœurs.
Elle offrait ses compétences, ses qualités, ses gestes de père, ses doutes de papa, ses pensées, ses souvenirs.
Elle l’offrait tout entier à la musique.
Son souvenir emplissait toute la pièce. Cette pièce dans laquelle ils avaient passé tant d’heures. Elle, à son piano, les fenêtres ouvertes, l’odeur délicate de la mer. Lui, le bras posé sur le piano, les enfants courant dans le jardin, en contrebas. Elle entendait leurs rires, elle voyait son regard, posé amoureusement sur elle.
Il ne s’était jamais départi de cet amour. Même quand elle partait en tournée, qu’elle le laissait avec leurs enfants. Elle chérissait les moments où elle rentrait. Elle le trouvait dans le jardin, à courir après leurs petits. L’air résonnait de la mélodie de leurs cris « Papa, papa, attrape-nous ». Elle le trouvait dans la cuisine, au milieu des rires, de la farine et des enfants. Elle le trouvait, endormi dans le fauteuil, les traits épuisés mais sereins, avec le petit dernier, endormi sur son cœur.
Des perles salées tombaient sur les touches, ruisselant sur ses joues.
Sa musique était mélancolique. Ensemble, elles ne faisaient qu’un. Elles créaient le fantôme de celui qu’elles avaient tant aimé. À travers le rideau de ses larmes, enfin elle l’aperçut.
Un soupir de soulagement la traversa. Enfin, il était là. Au milieu des notes. Traversé par la brise salée. Le sourire aux lèvres.
Alors son regard s’illumina. Et au milieu de ses larmes, elle leva la tête, elle laissa ses mains, suspendues, au-dessus du piano et dans la dernière note qui l’emporta, elle lui sourit.
— Fanny

C’est beau ! Toujours aussi beau !