Naissances
Nouvelle
Avril, mon mois préféré depuis quelques années.
Bienvenue dans mon souvenir.
La salle était plongée dans une pénombre bienfaisante. Le silence emplissait l’air. Son corps, posé sur le gros ballon, se balançait doucement. Elle était nimbée d’une aura de douceur. Elle avait une confiance absolue. Elle écoutait ce que lui transmettait son corps. Elle se sentait infiniment petite au milieu du courant implacable de la vie. Elle attendait. Elle acceptait. Elle chérissait ces instants précieux. Les murs et les personnes qui l’entouraient étaient relégués à l’arrière-plan. Elle était l’instant. Là. Dans son corps. Dans son cœur.
Une bulle protectrice l’entourait. Elle ne laissait rien filtrer. Elle n’était là que mue par l’avancée du temps. Elle laissait son corps devenir le maître. Le maître du temps. Le maître de l’instant. Le maître de l’espace. Le maître de son monde. C’est lui qui savait. C’est lui qui avançait. C’est lui qui souffrait. C’est en lui qu’elle avait placé sa confiance.
Elle était à l’écoute de ses ressentis. Elle sentait ce ventre lourd. Elle sentait la raideur de son dos. Elle sentait le gonflement de ses pieds. Elle sentait le ballon, au bout de ses mains. Elle oscillait. D’avant en arrière. Lentement. Sur son ballon. Elle se berçait tendrement.
La vague arriva. Elle la sentit monter. Puissante. Dévastatrice. Elle s’offrit à elle. Elle inspira en comptant pendant la montée. Elle se stabilisa au sommet de la douleur. Elle répéta son mantra. Elle chavirait dans la douleur. Mais la conviction qui la reliait à son but était là, scintillante dans sa nuit noire. Elle y fixa son âme et continua de compter, attendant que la vague s’apaise.
Les cheveux collés au front, elle échoua sur le rivage de la souffrance. Elle respira profondément. Elle apaisa les battements fous de son cœur, reprit ses forces pour naviguer sur la prochaine vague. L’étoile de sa conviction lui permettait de maintenir le cap. Elle savait qu’inlassablement, les vagues l’emporteraient. Elle savait aussi que ces vagues-là faisaient avancer. Elle savait surtout qu’elle ne voulait rien arrêter.
Pendant un temps long où plus rien ne comptait, elle se laissa submerger. Elle était respiration. Elle était secondes égrenées dans son esprit. Elle était petit poisson balloté par la souffrance. Elle était corps qui travaille. Elle était l’univers. Elle était entière.
Puis un cri déchirant la traversa. Elle sursauta. Son corps se tendit. Elle se mit debout. Elle sentit ses jambes, flageolantes. Elle sentit la sueur couler dans son dos. Elle sentit ses mains tâtonner, à la recherche d’un soutien. Elle agrippa un bras musclé. Elle le sentit. Il était là, lui aussi. Son pilier. Il lui prit la main. Caressa son visage. Repoussant ses cheveux collés à son front.
Serrant cette main comme la barre de son bateau, elle s’accroupit. Dans son corps tout était feu. Tout était brûlant. Tout était descendant. Tout poussait. Un autre cri jaillit. L’effort était intense. Dans la pièce, des voix l’encourageaient. Lui donnaient la force. La force de respirer. La force de calmer ce tumulte. La force de pousser avec énergie. La force de recommencer. La force d’attendre. La force de continuer, invariablement.
Le temps avait arrêté sa course. Il jouait dans son ventre, son bassin et encore plus bas. Il allait et venait. Descendait, accompagné par son souffle, remontait subrepticement puis descendait de nouveau.
Le passage humide et sombre attendait patiemment. Pas besoin de penser, il suffisait de vivre.
Le désespoir l’envahit. Elle n’y arriverait pas. C’était trop long. C’était trop dur. Elle n’était pas prête. Les joues baignées de larmes, elle accrocha la réalité. Des yeux immensément amoureux la fixèrent dans le monde. Elle poussa. Une douleur lui vrilla l’entrejambe. Encore, encore. Il était là. Il suivait cette petite tête. Dans un mouvement sinueux. Il était là. Elle tomba à terre. On lui posa son bien le plus précieux sur le ventre.
Ses mains étaient avides de le toucher. Tremblotantes, elles découvraient ce petit corps. Tout à coup, elle était la paix. Confortablement adossée à un tas de coussins. Une couverture la réchauffait et elle réchauffait ce petit corps, posé sur son cœur. Il était là. Son bébé. Il tournait la tête. Les yeux grand-ouverts.
Leurs regards se croisèrent. Enfin. Tout était dit.
Au-delà des mots.
Ils étaient nés.
