Regard accroché
Nouvelle
J’écris pour faire vibrer le silence
Une nouvelle inspirée par Les Catherines ! Lors de ce mois d’avril, elle nous invitait à regarder ce qui nous entoure. Une ouverture de douceur au cœur de la douleur. Belle lecture !
Le vieux bâtiment semble regorger de souvenirs. Tiédeur matinale. Son appareil photo en main, elle s’approche. Son œil aguerri cherche le moindre détail. Elle remarque les trois ouvertures arrondies. Leur largeur lui fait penser à un entrepôt. Passant sous les branches de l’arbre, elle se dirige vers les portes vitrées. Quelques gouttes de rosée se déposent sur son manteau. Ici, un carreau est cassé. Les verres sales et teintés obstruent le regard. Elle fait le tour du bâtiment. Pose sa main sur les pierres. Le soleil le gorgera bientôt de chaleur. Bâtiment clos. Aucune entrée n’est possible. Il garde ses secrets. Elle se dirige vers le carreau cassé. Jette un œil à l’intérieur.
Les machines fonctionnaient à plein régime. Devant chaque poste de travail se trouvait une fileuse. Vérifier que les rouages ne se grippent pas. Actionner la pédale. Couper le fil. Raccorder. Les pelotes partaient ensuite à la teinte. L’usine n’était que le début d’un long voyage pour cette matière, destinée à confectionner des vêtements. Jeanne était fière de son travail. Elle ramenait avec bonheur le salaire à la maison à la fin du mois. Sa mère avait beaucoup à faire, depuis l’arrivée des jumeaux. Et les tickets de rationnement peinaient à combler les besoins de la famille. Heureusement, Jeanne gardait les chutes de fil et tissait des sous-vêtements qu’elle échangeait au marché noir. C’est là qu’elle avait rencontré Benoît et son sourire ravageur. Ils avaient commencé à échanger quelques mots, après le troc d’un sac de pommes de terre contre des sous-vêtements enfantins. L’hiver approchait et la famille de Benoît n’aurait pas la chaleur de la vallée, perchée sur le plateau du Pilat.
Depuis, ils se retrouvaient toutes les semaines au troc et passaient la journée à bavarder. Les beaux jours, il l’emmenait sur son vélo et lui parlait de chaque fleur qu’ils croisaient. Elle le regardait les croquer, dans le carnet qui le suivait partout. Par temps de pluie, elle lui faisait découvrir son monde. Elle l’emmenait à l’usine, passant par la porte arrière et actionnait sa machine, sous son regard ahuri.
Elle rougit en pensant aux baisers qu’ils échangeaient. Son cœur tambourinait en rythme avec sa machine. Elle se remémorait ses mains descendant le long de ses reins. Palpitements. Le sang affluait à son visage. Elle aimait être en sa compagnie. Le regarder dessiner. Son ventre se serra. Discuter. Il lui faisait découvrir un autre monde. Elle se sentait belle et forte à ses côtés.
DRIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIING
Enfin la pause. Elle arrêta sa machine et se hâta de rejoindre Dalia, à l’ombre des cyprès. Le dos fourbu, elle s’étira dans la lumière incandescente de l’été. Dalia lui faisait signe, assise dans l’herbe. Un sourire étira son visage. Elles partageaient toujours leur gamelle1. Dalia était encore plus pâle qu’à l’accoutumée. Des mèches s’échappaient de son chignon. Elle tremblait. Jeanne lui parla de tout, de rien. Puis voyant sa nervosité, lui prit la main.
Nous devons partir. Une arrestation a eu lieu à Izieux. Ils ont emmené tout le monde. Même les enfants. C’est trop dangereux.
Le cœur de Jeanne manqua un battement. Son amie de toujours allait la quitter. Les larmes lui montèrent aux yeux. Ne pleure pas Jeanne, je t’écrirai et je reviendrai te voir quand tout sera terminé. Les jeunes filles s’enlacèrent. Jeanne chuchota à son oreille « Je connais quelqu’un qui peut t’aider pour les papiers ». Merci ma chère Jeanne mais c’est déjà fait. Elle poussa un soupir de soulagement. Elle savait combien les temps étaient dangereux pour son amie et sa famille. Elle espérait qu’en troquant son nom pour un nom comme Henri ou Delroche, tout serait plus simple. Sa gorge se serra. Respiration saccadée. Le monde était en train de devenir complètement fou.
Le reste de la journée lui parut bien fade. La machine martelait à ses oreilles. Regard vide. Elle repensait à tous les moments partagés avec Dalia. Leur rencontre sur le banc de l’école. Son émotion quand cette petite fille aux cheveux si noirs et aux yeux si grands, lui avait tendu la main. Le genou égratigné, les yeux baignés de larmes, elle avait saisi ces doigts avec vigueur. Etonnée, elle avait senti la petite fille…
Les portes s’ouvrirent à la volée. Sursaut. Quatre hommes vêtus de noir entrèrent. Courant d’air glacé. Manteaux longs. Chapeaux vissés sur la tête. Le silence se fit dans l’atelier. L’odeur de la peur enivrait les sens. Les hommes balayèrent l’atelier du regard. Jeanne sentit leur regard posé sur elle. Son pied ripa sur la pédale. Emballement. Benoît ?
Dalia Strauss ? Aboiement. Jeanne sentit une sueur froide lui couler dans le dos. Ne pas se retourner. Garder son sang-froid. Le silence s’égrenait. Tic-tac.
DALIA STRAUSS ? Il aboya plus fort. Sa douce voix remplit le silence. Qui la demande ? Ils se ruèrent vers elle. Cris. L’empoignèrent par le bras. La tirèrent de derrière sa machine. Elle dégagea vivement son bras. Ils l’encadrèrent et la conduisirent vers les portes. Le bruit de leurs bottes résonnait dans l’atelier silencieux. Elle ne se retourna pas. Le dos droit. Elle paraissait si frêle et si forte, au milieu de ces brutes. Elle franchit les portes. Bruits de portières. Démarrage. Eloignement du moteur.
Jeanne se mit à sangloter sur sa machine. Doucement. Puis les pleurs la secouèrent. Elle ne pouvait plus s’arrêter. Tout son corps tremblait. Un son rauque sortait de sa poitrine. Elle avait chaud. Ses épaules lui faisaient mal. Elle ne sentait même pas les mains de ses camarades posées sur elle. Elle n’entendait pas leurs pleurs se mêler aux siens. Elle était seule. Enfermée dans sa douleur.
Elle essuya ses larmes d’un revers de manche. Ce soir, elle rejoindra Benoît et entrera en résistance.
Les vieilles machines à tisser immortalisées dans son appareil photo, elle recule. Elle prend une photo de l’ensemble du bâtiment. En zoomant, elle parvient à lire la marque de fabrication des métiers à tisser. Jacquard. Sa grand-mère a travaillé sur l’une de ses machines. Elle sort une vieille photo de sa poche. Deux jeunes femmes, se tenant par les épaules. Heureuses. Devant le vieux bâtiment. Elle tourne la photo. Dalia. 1943. Période sombre. Maintenant qu’elle se trouve devant cette usine, elle compte bien continuer ses recherches et découvrir un jour, le secret de ce bâtiment. Et de ceux qui y ont travaillé.
— Fanny
Gamelle : repas de midi emporté à l’usine. Réminiscence matinale faisant résonner la voix de mes grands-parents : “Tu as bien pris ta gamelle ? ”


oh mon dieu mais je veux la suite! et l’enfance de Jeanne et Dalia! c’est bon Fanny, vraiment, j’adore que contempler sois inspirant à ce point, imagine tout ce que tu peux écrire juste en te posant devant un horizon qui te parle!!
merci pour tes mots 💛
Jolie sensibilité. Bravo Fanny !